la sainte face, octobre 2004
je croyais que tout était silencieux, n’écoutant que moi
dans le bois profond, mystérieux
et sombre, je marchais. la terre était humide,
il avait beaucoup plu ; souvent je marchais dans la boue.
parmi les arbres seulement, loin des hommes, sans compagnon aucun,
sans même un chien, je m’arrêtai, debout.
et je méditais en moi-même ce fait : comme
l’on est plongé dans la grande solitude.
vieille et amère certitude du moderne : l’homme est seul
dans le réseau des choses et des interconnexions
dans l’espace infini des possibles, dans son voyage immobile parmi les nations,
les langues, les divertissements. citoyen du monde terne,
l’on est seul. nous : quel est ce mot ? nous ne sommes maille
dans le patchwork contemporain. nous ne sommes rien.
je montai un peu. une clairière fut, terme de mes pas. dans la pente, me tournant, j’aperçus
le Mont Blanc – point de repère et point de mire
alors je contemple et j’admire cette masse blanche
source immense, source de tout, m’indiquant l’Est
le grand orient (Jérusalem et non Capoue), la terre d’où nous vient tout
la terre où tout se lève où tout élève où tout commence ;
voici le sommet de l’Europe voici l’ancêtre qui vit
nos pays naître et nous n’être rien, aller, venir, mourir
et qui peut-être en a bien ri par quelques avalanches.
moi qui croyais cependant que désormais nous habitions la petitesse la plus plate,
je te vois, Mont Blanc – mesure de démesure, océan vertical
tache immaculée dans le ciel parfait, forme aiguë dans le ciel invisible
et faille du zénith, je te reconnais. et c’est dans cette reconnaissance
que j’entendis bruire le monde là que, moi las, je croyais muet :
les arbres les oiseaux, et non pas les oiseaux les arbres mais
le chêne et la mésange et l’érable, rouge-gorge et châtaignier,
la pie le coucou le bouleau et puis la mouche et l’araignée
la roche le souffle et la vipère et la lune et la mousse le cerf et le sanglier
- et tous de m’annoncer : « nous tissons du nuage à la fougère de la neige à la braise
de la cigale à l’aigle et de la flaque à l’étoile, la vaste communion des saints.
non – le monde n’est pas mort, ta solitude est un grand rien
éveille-toi ô toi qui dors entends-nous dans ton âme et donne-nous la main ;
nous célébrons l’immense, la croix que forment
la foudre et l’horizon, dans le faste simple de la vie
qui tout dévaste et tout emplit – nous célébrons ce dogme catholique :
tout est frère ici-bas, dans l’univers, fraternelle république
oui, frère – mais par quoi, demandes-tu ? frère par la mort ?
non pas. la mort n’est qu’une sœur de plus, une servante, la serrure
d’un trésor dont la clef ne nous appartient pas – frères
par l’espérance lourde, la lumière pure – oui : frères dans le Père Unique.
fuis maintenant l’immonde médiocrité des choses, l’entrelacs piégeux des faits
les trop courtes minutes, maudites cordes, fuis les écrans, quitte la fausse lutte, laisse encloses
tes windows à ce monde bruyant imagé dévorant, allège-toi de tout ce vide – et viens, viens
car tout vient à nous, tout y repart, tout en nous reprend poids et souffle tout reprend air, espoir et vie
jamais il n’est de retard fatidique, le temps est frère de miséricorde
tu peux vivre encor tu peux, apprends de nous le secret la vie le feu, reçois de nous
le manque qui te manque, nous t’en faisons le don, prends, prends :
viens et reçois de nous le huitième sacrement
le sacrement de force douce, le sacrement de joie
le sacrement de la rencontre. marche à présent dans cette clarté-là. regarde tout dans la bonté.
ton regard peut sauver, dieu nous sauvera tous
- nous qui tissons la vaste communion des saints :
voici l’amour qui est l’ordre de tout, maintenant ici
la grâce immense et magnifique – va, vis, meurs et deviens
tout est don, tu dois louer, louer tout, louer toujours, tout est bien
- tisse avec nous la vaste communion des saints. »